Duceppe PM? Ce n’est pas le changement, c’est le rejet, stupides!

C’est François Legault qui doit être sans connaissance en lisant le Journal de Montréal ce matin. Il n’est pas le seul. Bernard Drainville et Pierre Curzi doivent être sur la déprime, de même que tous les opportunistes politiques qui croyaient bien faire en surfant sur la vague Legault.

En effet, selon Léger Marketing, si des élections avaient lieu demain matin, Legault remporterait 77 sièges au Québec avec 35% des votes. Par contre, avec Gilles Duceppe à la tête du Parti Québécois, c’est 37% des votes et un gouvernement majoritaire qu’irait chercher le Parti québécois. Voici un homme éradiqué de la scène politique fédérale le 2 mai dernier à qui les Québécois voudraient donner un prix de consolation, celui d’être le chef d’un parti dont l’option souverainiste est à 36%, le plus faible taux jamais vu. « Le projet souverainiste se meurt présentement », selon Jean-Marc Léger.

Et le graphique de Léger est frappant. Clairement, le projet souverainiste est le projet d’une génération, celle des 45-54 ans d’aujourd’hui. « Les jeunes ne sont plus souverainistes », selon Léger. « La souveraineté est le dernier de leur souci ».

Bref, comme le dit Jean-Marc Léger à l’émission Larocque Lapierre, « ce n’est pas très clair ce que les Québécois veulent, mais ce qui est clair, c’est qu’ils veulent autre chose ». Ne soyons pas gênés. Selon ce sondage, ce qu’ils veulent, CE N’EST ni le changement, ni autre chose et principalement parce que le « autre chose » ne leur est pas offert.

Ce qui est révélé dans ce sondage N’EST PAS un changement de politique publique ni de politiciens. Duceppe et Legault incarnent tous deux le débat stérile souverainiste-fédéraliste et soutiennent tous deux un État interventionniste, obèse, coûteux et inefficace. Comme je l’écrivais ici, ce que les Québécois semblent vouloir, c’est d’abord et avant tout de « flusher » à la fois les chefs de partis ET les partis existants (58% des Québécois veulent que Pauline Marois démissionne alors que 64% d’entre eux veulent que Jean Charest démissionne).

Empruntant à la formule du conseiller de Bill Clinton, James Carville, « It is not foreign policy, but it’s the economy, stupid », je propose donc « It’s not change, it’s rejection, stupid ».

Oui, c’est le rejet, stupides! Pur et simple. Pas plus compliqué que ça. Pas plus songé que ça.

Dans les prochaines semaines, des secousses se feront sentir dans le monde politique. Mais ce qui apparaît très clair, c’est que pour le bien de son parti, Pauline Marois devra céder sa place à Gilles Duceppe et qu’il devient très hasardeux pour François Legault de risquer de se mouiller dans une arène où la glace est aussi mince.

Au fait, qui est prêt à parier que François Legault va lancer son parti le 14 novembre prochain comme il l’a annoncé lors du forum public qu’il tenait à Québec le 20 octobre dernier? Hmmm. Quant à moi, quant à ne rien changer, peut-être nous faudra-t-il nous enfoncer davantage avant de choisir de véritables réformes? À ce compte-là, choisissons Duceppe, tiens! Et quant à ça, pourquoi pas une gouvernement majoritaire mené par Duceppe avec Françoise David de Québec solidaire à l’Opposition officielle!

Au point où on en est, plus rien ne me surprendra.

Le délire hebdomadaire à Lauzon

Chaque semaine, Léo-Paul Lauzon sévit de sa démagogie sans pareil dans les pages de Métro Montréal. Chaque semaine, il y va « d’explications » « montrant » que le capitalisme est plein de failles et que la réponse est plus d’intervention de l’État. Cette semaine, il nous fait part du ras-le-bol de la population face au monde moderne1.

 

Sur le fond, je suis obligé d’être d’accord avec lui : il y en a marre que le monde soit dirigé par des politiciens, des lobbyistes et des organismes de recherches dont les conclusion sont tronquées d’avance. Mais comme d’habitude, il a (presque) tout le reste faux …

 

La pauvreté du Québec

 

Parce que la Belle Province occupe le 20e du PIB par habitant au niveau mondial, nous ne sommes apparemment pas pauvres. Bien que cette mesure soit trompeuse – il y a quatre pays islamistes dans le top 152, et trois n’ont pas la cote côté droits individuels3 4  5 –, voyons voir comment on se compare au niveau canadien : nous sommes en milieu de peloton quant à la prévalence de faible revenu pendant six ans ou plus6, nous sommes en queue de peloton quant au revenu médian avant impôts (nous sommes les seuls qui l’a vu diminué)7 et à égalité en bas du classement avec la Nouvelle-Écosse si le revenu médian est considéré après impôts (et encore là, il a le plus diminué en 30 ans)8, le quintile inférieur a connu la 2e plus faible augmentation de ses revenus et se classe à peine devant la Nouvelle-Écosse et la Colombie-Britannique9, nous sommes en milieu de classement quant à la rémunération hebdomadaire moyenne et en 8e position quant à son augmentation moyenne10 et nous sommes les plus grand récipiendaires de cette aumône des pauvres euphémiquement nommée péréquation qui, n’en déplaise aux analphabètes économiques qui ont rédigé le dernier budget du Québec, est ce qui nous permet de vivre au-dessus de nos moyens (ces huit milliards permettent de payer les places publiques en garderie11, le régime d’assurance parentale12, en plus de combler les déficits à venir, et le régime d’assurance-médicaments13). Donc, bien que nous soyons plus riches que le Zimbabwe, le Togo et le Bangladesh, je me désole que nous soyons une des provinces les plus pauvres du pays.

 

Ensuite, notre dette est supposément un pétard mouillé parce que « nous » possédons Hydro-Québec, qui vaut plus que la dette du Québec. À ce compte, les États-Unis n’ont aucun problème puisqu’ils ont un vaste réseau de parcs nationaux, de bureaux de postes, d’autoroutes (Interstate), d’édifices fédéraux … Et comme nous conservons notre « bonne cote » de Moody’s, tout est parfait. Vraiment? Ladite cote de Moody’s du Québec est à égalité avec celle des provinces Maritimes, soit en fond de classement, derrière toutes les provinces à l’Ouest de la rivière des Outaouais; celle de Standard and Poor’s nous classe à égalité avec Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve en bas de classement, tout juste devant l’IPÉ14 (quoique sa cote devrait remonter, considérant sa très grande discipline fiscale15).

 

Les méchantes entreprises

 

Puisqu’il est question du ras-le-bol de la population, Môsieur Lauzon ne pouvait évidemment pas passer sous silence le souffre-douleur de l’heure : les grandes entreprises. Leurs « vaches sacrées » – abris fiscaux, paradis fiscaux, baisses indécentes d’impôts, subventions éléphantesques – causeraient une désinvolture de la population quand vient le temps de voter.

 

Comme trop de gens de sa trempe, le professeur met tous les œufs dans le même panier. Oui, les subventions sont des aberrations, qui transfèrent l’argent des entreprises qui ont du succès vers celles qui sont médiocres. Oui, les abris fiscaux n’ont pas lieu d’être. Mais les paradis fiscaux (mauvaise traduction de « fiscal haven ») existent seulement parce qu’il y a des « enfers » fiscaux. Si l’on veut qu’ils cessent d’exister, alors il faut jouer le jeu et diminuer les impôts.

 

Après tout, l’entreprise privée n’est pas une œuvre de charité. Elle existe pour faire du profit. Si ses couts augmentent (par les impôts, notamment), alors elle devra compenser cette hausse en augmentant ses prix, la rendant moins compétitive. Le Manitoba semble avoir compris ce détail, en devenant une zone franche pour les petites entreprises. Ou plutôt, un « paradis fiscal » (sic).

 

Toutefois, malgré une imposition plus basse qu’aux États-Unis, Lauzon se scandalise que nos biens et services soient en moyenne 20 % plus chers. Le fait que les produits agricoles (lait, blé, œufs, etc.) soient réglementés (et que les importations ont des tarifs prohibitifs) et que notre marché intérieur soit environ neuf fois plus petit que celui des États-Unis n’a évidemment rien à y voir …

 

En conclusion, il est important de mettre les choses au clair : ce contre quoi les gens sur Wall Street et partout ailleurs protestent, c’est le corporatisme. Lauzon a donc raison a dénonçant les subventions aux entreprises. Par contre, il oublie de dire que les lobbys existent uniquement parce que les gouvernements sont trop gros. C’est très simple : moins de gouvernement = moins d’impôts perçus = moins d’argent à distribuer aux plus offrants = moins de corruption. Sans compter que plusieurs lobbys se sont formés suite à l’intervention du gouvernement : les associations médicales et légales (pour devenir médecin ou avocat, il faut nécessairement obtenir un permis, qui coute très cher et prend une éternité), pharmaceutiques (en plus de profiter de généreux brevets, elles seraient derrière plusieurs saisies de pot en Californie, État qui a pourtant légalisé la drogue16), bancaires (les banques canadiennes sont à peu près protégées de la concurrence étrangère, ce qui leur permet d’exiger des frais d’opération élevés), syndicales (aucun vote secret n’est exigé pour être syndiqué au Québec, et l’utilisation des fonds perçus est entouré d’une culture du secret), etc. Je termine en laissant la parole à un homme qui dit avoir vécu en URSS, et qui fait passer des manifestants pour des idiots : http://www.breitbart.tv/former-soviet-citizen-confronts-socialists-at-occupy-wall-street/ .

Éloge au travail à bon marché

Smokey Mountain. L'alternative aux sweat shops pour les pauvres.

Un vieil adage dit que si vous donnez un poisson à un homme, vous le nourrirez pour un jour. Donnez-lui un filet et apprenez-lui à pêcher et il pourra se nourrir pour la vie. Si la plupart d’entre nous n’ont aucun problème à donner un poisson, ceux qui veulent fournir le filet essuient souvent l’ire des bien pensants qui considèrent ça comme de l’esclavage et de l’asservissement. Comment pouvons nous oser exploiter ces pauvres gens en les payant une pitance pour satisfaire nos besoins de consommation? Je ne tenterai pas de vous expliquer moi-même, méchant droitiste exploiteur que je suis; je vais plutôt laisser une icône de la gauche le faire pour moi. Il n’arrive pas souvent que je sois d’accord avec Paul Krugman, l’économiste/chroniqueur du New York Times, titulaire du Nobel d’économie de 2008 pour ses travaux sur le commerce international et la globalisation, mais pour une fois je suis complètement en accord avec son article sur le site Slate. Je me permets de le traduire et de le reproduire ici pour votre bénéfice.


Paul Krugman

Éloge au travail à bon marché

De mauvais emplois mal payés sont mieux que pas d’emploi du tout.

Par Paul Krugman

Publié sur Slate le 21 mars 1997.

Traduit de l’anglais par Philippe David



Pendant plusieurs années, un énorme dépotoir connu sous le nom de Smokey Mountain était le symbole préféré des médias de la pauvreté du tiers-monde. Plusieurs milliers d’hommes, femmes et enfants vivaient dans ce dépotoir – supportant la puanteur, les mouches, et les déchets toxiques afin de gagner sa vie en fouillant les ordures pour de la ferraille et autres matières recyclables. Et ils vivaient là volontairement, parce que les 10 $ qu’une famille de squatteurs pouvait gagner dans une journée était meilleurs que les alternatives.

Les squatteurs sont partis maintenant, enlevé de force par la police philippine l’année dernière comme un geste cosmétique à l’avance d’un sommet du Pacifique. Mais je me suis trouvé à penser à Smokey Mountain récemment, après avoir lu mon dernier lot de courrier haineux.

L’occasion était un éditorial que j’avais écrit pour le New York Times, dans lequel j’avais fait remarquer que si les salaires et les conditions de travail dans les nouvelles industries d’exportation du Tiers-Monde sont effroyables, ils sont une grande amélioration sur «la pauvreté moins visible en milieu rural qu’il y avait précédemment. » Je suppose que j’aurais dû m’attendre à ce que ce commentaire génère des lettres du genre: «Eh bien, si vous perdez votre position confortable comme un professeur américain, vous pouvez toujours trouver un autre emploi – aussi longtemps que vous avez 12 ans et êtes désireux de travailler pour 40 cents l’heure. »

Cette indignation morale est commune parmi les adversaires de la mondialisation – du transfert de technologie et de capital de hauts salaires vers les pays à bas salaires et la croissance résultant du labeur intensif du secteur des exportations du tiers monde. Ces critiques considèrent comme acquis que n’importe qui fait l’apologie de ce processus est naïf ou corrompu, et, dans les deux cas, un agent de facto des capitaux mondiaux dans son oppression des travailleurs à l’étranger.

Mais les choses ne sont pas si simples, et les lignes morales ne sont pas si claires. En fait, permettez-moi de faire une contre-accusation: Le ton moral élevé des adversaires de la mondialisation n’est possible que parce qu’ils ont choisi de ne pas pousser leur réflexion jusqu’au bout. Alors que les gros bonnets capitalistes peuvent bénéficier de la mondialisation, les plus grands bénéficiaires sont, eh oui, les travailleurs Tiers Monde.

Après tout, la pauvreté mondiale n’est pas quelque chose récemment inventée pour le bénéfice des sociétés multinationales. Revenons en arrière au tiers monde d’il y a deux décennies (et tel qu’il est encore, dans de nombreux pays). En ces jours, même si la croissance économique rapide d’une poignée de petits pays asiatiques a commencé à attirer l’attention, les pays en voie de développement comme l’Indonésie ou le Bangladesh étaient encore essentiellement ce qu’ils avaient toujours été: des exportateurs de matières premières, importateurs de produits manufacturés. Des secteurs manufacturiers inefficaces desservant leurs marchés intérieurs, à l’abri derrière les quotas d’importation, mais qui généraient peu d’emplois. Pendant ce temps, la pression démographique poussaient les paysans désespérés dans la culture de terres de plus en plus marginales ou à chercher un moyen de subsistance de toutes les façons possibles – comme quadriller une montagne d’ordures.

Compte tenu de cette absence d’autres possibilités, vous pouviez embaucher des travailleurs à Jakarta ou Manille pour une bouchée de pain. Mais dans le milieu des années 70, la main d’œuvre bon marché ne suffisait pas à permettre à un pays en voie de développement de concurrencer sur les marchés mondiaux pour les produits manufacturés. Les avantages retranchés des nations avancées – leur infrastructure et leurs savoir-faire technique, la taille beaucoup plus grande de leurs marchés et leur proximité avec les fournisseurs de composants clés, leur stabilité politique et les adaptations sociales subtiles, mais essentielles qui sont nécessaires à l’exploitation d’une économie efficace – semblait l’emporter sur une multiplication par dix ou vingt fois de la disparité des taux de salaire.

Et puis quelque chose a changé. Une combinaison de facteurs que nous ne comprenons toujours pas – les barrières tarifaires plus faibles, l’amélioration des télécommunications, des transports aériens moins chers – ont réduit les inconvénients de la production dans les pays en voie de développement. (Toutes autres choses étant égales, c’est toujours mieux de produire dans le Premier Monde – des histoires d’entreprises qui ont déplacé leur production au Mexique ou en Asie, puis sont retournées après avoir connu les inconvénients de l’environnement du Tiers Monde, sont communes.) Dans un nombre important d’industries, les bas salaires ont permis aux pays en voie de développement de pénétrer les marchés mondiaux. Et donc les pays qui avaient autrefois survécu en vendant des articles en jute ou du café ont commencé à produire des chemises et chaussures de sport à la place.

Les travailleurs de ces usines de chemises et espadrilles sont, inévitablement, très peu payés et doivent endurer de terribles conditions de travail. Je dis «inévitablement» parce que leurs employeurs ne sont pas en affaires pour leur santé (ou celle de leurs travailleurs), Ils vont payer aussi peu que possible, et ce minimum est déterminé par les autres possibilités offertes aux travailleurs. Et ce sont des pays encore extrêmement pauvres, où la vie sur un tas d’ordures est attrayante par rapport aux alternatives.

Et pourtant, partout où les industries d’exportation se sont implantées, il y a eu des améliorations mesurables dans la vie des gens ordinaires. C’est dû en partie au fait qu’une industrie en croissance doit offrir un salaire un peu plus élevés que ce que les travailleurs pourraient obtenir ailleurs afin de les inciter à se déplacer. Plus important encore, cependant, la croissance du secteur manufacturier – et la pénombre d’autres emplois que le nouveau secteur de l’exportation crée – a un effet d’entraînement dans l’économie. La pression sur la terre devient moins intense, donc les salaires ruraux augmentent; le bassin de chômeurs citadins toujours soucieux de se trouver du travail rétrécit, forçant les usines à se concurrencer les unes avec les autres pour les travailleurs et les salaires urbains commencent également à augmenter. Lorsque le processus a duré suffisamment longtemps – comme en Corée du Sud ou Taïwan – le salaire moyen de commencer à approcher ce que l’adolescent Américain peut gagner chez McDonald’s. Et finalement, les gens ne sont plus désireux de vivre dans les dépotoirs. (Smokey Mountain persiste parce que les Philippines, jusqu’à récemment, ne prennenr pas part à la croissance alimentée par les exportations dont jouissent ses voisins. Les emplois qui paient mieux que le tri d’ordures sont encore rares.)

Les avantages de la croissance économique alimentée par les exportations pour la masse des gens des pays nouvellement industrialisés ne sont pas une question de conjecture. Un pays comme l’Indonésie est encore si pauvre que des progrès peuvent être mesurés en termes de combien la personne moyenne reçoit à manger, depuis 1970, par l’apport par habitant est passée de moins de 2 100 à plus de 2 800 calories par jour. Un choquant un tiers des jeunes enfants souffrent encore de malnutrition – mais en 1975, la proportion était plus de la moitié. Des améliorations similaires peuvent être vus tout le long de la côte du Pacifique, et même dans des endroits comme le Bangladesh. Ces améliorations n’ont pas eu lieu parce que les gens bien intentionnés dans l’Ouest ont fait quoi que ce soit pour aider – l’aide étrangère, jamais grande, a récemment été réduite à presque rien. Il n’est pas le résultat des politiques bénignes des gouvernements nationaux, qui sont aussi impitoyables et corrompus que jamais. Il est le résultat indirect et involontaire de l’action des multinationales sans âme et rapace des entrepreneurs locaux, dont la seule préoccupation était de tirer parti des possibilités offertes par les bénéfices du travail à bon marché. Ce n’est pas un spectacle édifiant, mais peu importe la bassesse des motifs des personnes concernées, le résultat a été d’amener des centaines de millions de personnes de la misère à quelque chose de terrible, mais néanmoins encore nettement mieux.

Pourquoi, alors, l’indignation de mes correspondants? Pourquoi l’image d’un indonésienn cousant des espadrilles pour 60 cents de l’heure évoquent sentiment plus violent que l’image d’un autre indonésien gagnant l’équivalent de 30 cents l’heure à essayer de nourrir sa famille sur une petite parcelle de terre – ou d’un philippin faisant le tri sur un tas d’ordures?

Le principal élément de réponse, je crois, est une sorte de délicatesse. Contrairement à l’agriculture de subsistance famélique, les femmes et les enfants dans l’usine d’espadrilles travaillent à des salaires d’esclaves pour notre bénéfice – et cela nous fait sentir souillé. Et alors il y a des demandes bien-pensantes des normes internationales du travail: Nous ne devrions pas, les adversaires de la mondialisation insistent, être disposés à acheter ces chaussures et ces chemises à moins que les gens qui font les reçoivent des salaires décents et travaillent dans des conditions décentes.

Cela semble juste – mais l’est-ce? Pensons aux conséquences en profondeur.

Tout d’abord, même si nous pouvions assurer les ouvriers dans les industries d’exportation du Tiers-Monde de salaires plus hauts et de meilleures conditions de travail, cela ne ferait rien pour les paysans, les journaliers, les éboueurs, et cetera qui composent la plus grande partie des populations de ces pays. Au mieux, forcer les pays en voie de développement d’adhérer à nos normes de travail créerait une aristocratie privilégiée de travail, laissant la pauvre majorité pour compte.

Et il ne pourrait même pas faire ça. Les avantages des industries établies du Premier Monde sont toujours formidables. La seule raison que les pays en voie de développement ont pu rivaliser avec ces industries, est leur capacité d’offrir de la main-d’œuvre bon marché aux employeurs. Refusez-leur cette possibilité et vous pourriez aussi bien leur refuser la perspective de continuer la croissance industrielle, et même renverser la croissance qui a été réalisée. Et puisque la croissance à vocation exportatrice, pour toute son injustice, a été un avantage énorme pour les ouvriers dans ces nations, quoi que ce soit qui ralentit cette croissance est certainement contre leurs intérêts. Une politique de bons emplois en principe, mais aucuns emplois en pratique, pourrait apaiser nos consciences, mais ce n’est pas favorable à ses bénéficiaires présumés.

Vous pouvez dire que les damnés de la terre ne doit pas être forcés à servir comme coupeurs de bois, porteurs d’eau et couseurs des chaussures de sport pour les riches. Mais quelle est l’alternative? Doivent-ils être aidés par l’aide étrangère? Peut-être – même si les données historiques des régions comme le sud de l’Italie suggère que cette aide a tendance à favoriser la dépendance perpétuelle. Quoi qu’il en soit, il n’y a pas la moindre perspective d’une aide importante qui se matérialise. Leur propre gouvernement devrait-il fournir plus de justice sociale? Bien sûr – mais ils ne seront pas, ou du moins pas parce que nous leur disons de le faire. Et tant que vous n’avez pas d’alternative réaliste à l’industrialisation basée sur les bas salaires, de s’y opposer signifie que vous êtes prêt à refuser aux gens désespérément pauvres la meilleure chance qu’ils ont de progresser pour ce qui revient à un un standard esthétique – c’est à dire, le fait que vous n’aimez pas l’idée des travailleurs soient payés un salaire de misère de fournir des Occidentaux riche en articles de mode.

En bref, mes correspondants n’ont pas droit à leur indignation. Ils n’ont pas réfléchi à la question. Et quand les espoirs de centaines de millions sont en jeu, porter notre réflexion jusqu’au bout n’est pas seulement une bonne pratique intellectuelle. C’est un devoir moral.

Une petite chose amusante est que dans le premier passage que j’ai mis en caractères gras, Paul Krugman décrit précisément la main invisible d’Adam Smith. Quant au deuxième passage, il décrit très bien les conséquences de la bien-pensance et pourquoi elle est déplacée.

On ne peut pas accuser M. Krugman d’être à droite et pourtant même lui reconnaît que le travail bon marché est ce qui permet à des millions de gens de se sortir de la misère. L’aide internationale c’est le poisson qui ne nourrit son homme qu’un seul jour et qui le garde dans la dépendance perpétuelle. Les usines, aussi exploitatives soient-elles, sont le filet qui permet à ces gens de sortir de la dépendance et leur permettre de pourvoir pour eux-même.