Mathieu Bock-Côté, Joanne Marcotte et la défense du français

 

Bock-Cote

 

Par Philippe David

Ce matin, Mathieu Bock-Côté y va d’une critique plutôt cinglante à l’endroit d’un texte publié hier par Joanne Marcotte. Bien que je sais pertinemment que mon amie Joanne est parfaitement capable de se défendre, je ne peux que m’interroger, à la lecture de la critique, si Mathieu Bock-Côté a bien lu et compris ce texte.

Dans son texte, Mathieu Bock-Côté prétend que Joanne Marcotte ne désire pas qu’on préserve notre héritage et notre langue. Que notre culture ne mérite pas d’être défendue. Je crois savoir que c’est tout le contraire. Ce qu’elle critique, ce sont les méthodes que préconisent ceux qui, comme Bock-Côté, prétendent être les grands défenseurs de la langue française.

Dans les commentaires du texte de Bock-Côté,  j’ai vu certains accuser Joanne Marcotte de n’avoir aucun sens de l’histoire. Ça aussi c’est pertinemment faux. L’histoire a toujours été un de mes sujets préférés. Je suis donc plus que familier avec l’histoire du Québec. J’ai aussi pris le soin de retracer ma généalogie, ce qui m’a aussi donné une grande conscience de mes racines.

Je fais partie de la onzième génération de David au Québec. Mon ancêtre,  un de trois frères qui ont quitté leur Normandie natale pour tenter leur chance en Nouvelle-France, est débarqué à Trois-Rivières en 1650. Guillaume David, comme bien d’autres colons, c’est vu octroyé une parcelle de terre dans la seigneurie de Sorel. Il a partagé sa vie entre la culture de sa terre et la traite de fourrures. Son fils ainé, Jacques fût même arrêté sous les ordres de Frontenac pour avoir commercé avec les anglais des colonies de la Nouvelle-Angleterre et les Hollandais de la Nouvelle-Amsterdam (New York, aujourd’hui). Faut croire que j’ai le libéralisme dans le sang, puisque mes ancêtres étaient manifestement des partisans du libre-échange. Je fais partie d’une lignée de gens hardis qui ont contribué largement à bâtir notre pays et perpétuer notre héritage, notre culture, et notre langue. Mes ancêtres ont survécu la conquête et continué de transmettre leur langue et leurs traditions malgré elle, tout en vivant au Sault-aux-Récollets (Montréal-Nord), Boucherville, Longueuil, Saint-Hubert et Laval. Leurs descendants comptent trois sénateurs et une porte-parole de Québec Solidaire et députée de l’Assemblée Nationale. En fait, pendant  plus de 360 ans avant l’avènement du gouvernement libéral de Robert Bourassa et sa loi 22, mes ancêtres et ceux de millions d’autres canadiens-français ont réussi à préserver leur langue sans l’aide de lois coercitives ou aucune forme d’agence gouvernementale.

Ceux qui n’ont aucun sens de l’histoire sont ceux qui maintenant ne jurent que par l’intervention de l’état pour protéger notre héritage francophone. Qui croient que le salut de notre langue et notre culture repose sur toujours plus de lois et de limiers pour les faire respecter. Si c’est le cas, notre culture est déjà morte et n’a l’apparence de vie que parce qu’elle est branchée à un respirateur depuis un demi-siècle.

Est-il donc permis de remettre en question ces dogmes sans se faire qualifier de traitre à la nation? Est-il possible que ces dogmes soient en partie responsables de notre isolation économique et notre appauvrissement relativement au reste de l’Amérique du Nord? Est-il possible de dire que nos politiques d’immigration, qui depuis plusieurs années favorisent la langue plus que tout autre critère d’acceptation, sont mal avisées et sont la cause de plusieurs conflit sociaux et difficulté d’intégration? Est-il possible de dire que les subventions à la culture, plutôt que de l’enrichir, condamne celle-ci à la médiocrité? Est-il possible d’admettre que la préservation du français ne nécessite pas la suppression coercitive de l’anglais? Est-il possible de dire que les lois qui condamnent nos enfants à l’unilinguisme francophone sont aussi une recette condamnant les générations futures au repli et au marasme économique en les rendant moins compétitives sur un marché de plus en plus mondialisé?  Est-il possible d’admettre que le multiculturalisme et le marxisme culturel, ainsi que la gestion déficiente de notre système d’éducation par l’état ont une plus grosse part de responsabilité dans l’érosion de nos racines que le fait d’être un petit îlot de francophonie dans une mer anglophone?

Non, la langue française n’est pas menacée par la présence d’anglophones au Québec. Elle n’est pas menacée par une anglicisation (réelle ou imaginaire?) de Montréal. Elle est d’abord menacé par la médiocre qualité de son enseignement dans nos écoles. Elle est également menacé par cette hargne que nous avons également contre quiconque nous entendons parler un français correct, plutôt qu’en joual.  Cette haine que nous vouons aux « maudits français ». Ce manque de fierté chronique que nous avons de notre langue qui fait que bien des immigrants dont la langue maternelle n’est pas le français s’expriment et écrivent dans cette langue beaucoup mieux que nous. Si nous voulons vraiment préserver notre culture et notre langue, peut-être devrions-nous commencer par en être fiers et transmettre cette fierté à nos enfants, plutôt que d’obliger les autres à parler français à la pointe d’un fusil.

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4 réflexions au sujet de « Mathieu Bock-Côté, Joanne Marcotte et la défense du français »

  1. Elle est surtout menacée par la faiblesse de l’économie Québécoise. Depuis 40 ans, La part du PIB du Québec a passé de 23% à 18% de celui du Canada. Le part du Grand-Montréal a chuté de 15% à 11% pendant la meme période. En terme de centre financier au pays, Montréal à chuté en 50 ans de la première place, à la 3e derrière Calgary!

  2. Ce texte de monsieur Philippe David m’a beaucoup interpellé, de même que celui de madame Joanne Marcotte qui, au fait, a donné naissance à ce débat. L’opinion écrite par madame Lise Ravary, à laquelle Joanne Marcotte fait référence, me paraît aussi très intéressante, mais, malheureusement, je n’ai pas pu en prendre connaissance dans son entier. Je partage leur opinion respective (David / Marcotte) dans son intégrité. Immigrant, arrivé au Québec en 1963 à l’âge de 14 ans, je me suis vu fermer les portes de l’école française (ou ce serait plutôt mon père). Au fait, ma sœur, mon frère et moi. Pourtant, mon père avait choisi d’installer notre famille en plein milieu d’un des cartiers les plus « canadien-français » de Montréal, rue Beaudry à l’ombre de la rue Sherbrooke et du Parc Lafontaine. Le directeur de l’école française du quartier trouvait que cela causait problème le fait que les trois rejetons Miranda ne parlent pas le français. Mon père, arrivé trois ans plus tôt, réussissait à se défendre dans cette nouvelle langue qu’il s’est toujours efforcé – oh, combien difficilement! – de maîtriser. Revenez me voir dans six mois, lui dit monsieur le directeur. Trop long, puisque mes deux parents devaient travailler, et il n’était pas question de laisser trois jeunes à la maison (j’étais le plus vieux), à écouter la télévision. En plus, c’était dangereux. La solution vint par des amis de mes parents qui ont conseillé que nous tentions notre chance auprès de deux écoles anglaises, une sur la rue Christophe Colomb, et l’autre sur la rue Delorimier. Et voilà que nous sommes acceptés à fréquenter qui l’une ou l’autre de ces deux écoles, malgré notre ignorance à peu près totale de la langue de Shakespeare.
    Je ne pourrai pas relater ici tout notre parcours au long des années qui ont suivi. Tous les trois, nous avons complété nos études en anglais. Le sort a fait que tout au long de notre cheminement comme jeunes immigrants nous ayons connu la réalité « québécoise » et le fait français. Cette héritage, ce cheminement et des rencontres opportunes, parfois fortuites, nous ont permis à tous les trois de devenir amoureux du français, dans tout ce que cela implique, sans jamais abdiquer de la langue et de l’autre réalité que l’école anglaise nous a aussi transmis. Personnellement, je me suis inscrit après le secondaire en Histoire de la littérature française, au « Loyola College of Montréal ». Le bon Professeur Gustave Labbé, patient et indulgent, m’y a tellement aidé! Et au bout de tout ça nous voilà, mes frangins et moi, fondateurs de trois familles francophones. Le français est devenu la langue maternelle de nos enfants et petits-enfants. Nous en sommes fiers. Mon épouse et moi – elle aussi immigrante et, comme moi, d’origine portugaise – nous nous sommes de plus toujours efforcés pour inculquer le « bien parler français » à nos deux enfants. Nous avons réussi. Nous avons aussi pu préserver nos valeurs et nous nous sommes toujours intégrés à « la société » d’accueil, sans quelque accommodement que ce soit. Je dois ajouter que cette réalité n’est pas que celle de ma famille immédiate, mais qu’elle représente aussi un trait important de la vaste majorité de la communauté d’origine portugaise du Québec, dont je fais fièrement partie.
    Le français n’est pas menacé par les forces extérieures au « fait français » qui ont aussi pignon sur rue ici au Québec. L’intolérance, la misogynie, le refus de se surpasser, les impositions déraisonnables à ceux qui ne parlent pas la langue d’ici, un certain militantisme, etc. ne sont que quelques unes des principales forces qui mettent la survie du fait français en danger. Notre langue, la culture et, plus encore, notre bien-être socio-économique. Ce sont, d’ailleurs, ces mêmes forces qui font en sorte que, hélas, certains des meilleurs produits de notre culture, particulièrement au cinéma et à la télévision, et que nous exportons comme des oeuvres en français, soient transmis en France, en Belgique, etc., et sur TV5 Monde partout sur la Planète avec des sous-titres français. Notre société ne s’efforce pas suffisamment pour parler un français adéquat, et, pour plusieurs d’entre nous, le parler québécois doit prévaloir. Voire, le parler joual.
    Et pour terminer, une petite anecdote, véridique pourtant: Je suis originaire des Îles des Açores au Portugal. Sur les neuf îles, la population est d’environ 246 000. Le recensement du Québec de 1686, selon l’ « Histoire des Canadiens-Français – de 1608 à 1880” de Benjamin Sulte, et selon les Archives du Québec, comptait la présence d’un certain « Emmanuel Mirande » (lire Emanuel Miranda), né à l’île de Graciosa aux Açores. Cette île a aujourd’hui une population d’environ 4 400 personnes aujourd’hui. Imaginez ce qu’il en était au XVII siècle, lorsque mon ancêtre (?) c’est retrouvé sur une embarcation quelconque pour aboutir sur les côtes du Canada…

  3. Excellent article! Qui plus est, d’ici 30, 50 ans les canadiens français de souche seront une espèce rare au Québec. À l’instar de l’Amérique du Nord, les immigrants auront peuplé le Québec car ce sont eux qui font des bébés aidés de nos généreuses subventions.

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