Jeff Fillion, Alexandre Taillefer et la liberté d’expression

Par Philippe David

Grande controverse suite à un commentaire sur Twitter à propos de du passage d’Alexandre Taillefer sur l’émission Tout le Monde en Parle ce dimanche soir.

Fillion tweet Taillefer

Pas que je veuille excuser les propos de Jeff Fillion, mais une mise en contexte s’impose. Le lendemain, Jeff Fillion s’est expliqué en ondes. Grosso modo, il explique qu’il n’avait pas regardé l’entrevue de M. Taillefer et qu’il ne réagissait pas à l’entrevue comme tel, mais plutôt à ce compte-rendu dans le Journal de Québec. Plus précisément ces passages:

«Mon fils a envoyé un signal sur internet en mai. C’était par le site internet Twitch, qui appartient maintenant à Amazon. Il a envoyé des signaux d’aide très clairs, avec le mot suicide dans la note, sur ce site.»

Et

«Amazon, qui est capable de détecter que tu veux des souliers rouges par les mots-clés, ne fait rien si tu écris suicide. Je pense qu’il faut changer les choses. J’ai l’intention de contacter Amazon pour les sensibiliser à ce sujet.»

Je ne suis pas nécessairement un grand fan de Jeff Fillion, mais il m’arrive à l’occasion d’écouter des extraits de ses émissions lorsqu’ils se retrouvent sur mon fil de nouvelles. Je suis souvent d’accord avec ses opinions. Il est reconnu pour émettre des propos controversés et ce n’est certainement pas sa première fois. Je crois que dans le fond, c’est un type qui est d’une franchise brutale et il ne mâche pas ses mots, ce qui a le don de le mettre trop souvent dans l’eau chaude, mais qui est apprécié de ses fans, semble-t-il. Son gazouillis (utilisons le bon terme pour le bénéfice de l’OLF) trahissait définitivement son manque de filtre dans toute sa brutalité.

Je me confesse, j’ai beaucoup d’antipathie pour Alexandre Taillefer. Je crois qu’il représente tout ce qu’il y a de plus abject dans le capitalisme de connivence qui prévaut au Québec. J’ai donc de la difficulté personnellement à avoir de la sympathie pour cet homme. Ceci dit, le suicide d’un enfant est un drame tragique que je ne souhaite à personne, même pas lui. Cependant, en lisant ces citations de l’entrevue, je n’ai pas pu m’empêcher de penser également qu’Alexandre Taillefer semblait vouloir blâmer Amazon au moins partiellement pour le suicide de son fils en disant que Twitch était parfaitement capable de détecter que tu veux des souliers rouges, mais pas que tu veux de suicider, même si le terme apparaît explicitement et qu’il avait l’intention de «sensibiliser» Amazon. Je lui donne le bénéfice du doute quant à sa réelle intention et certainement, il peut exprimer le souhait que ce serait vraiment bien si les réseaux sociaux exerçaient ce genre de surveillance, mais j’ai aussi très bien compris comment ses propos auraient pu être interprétés comme Jeff Fillion les a interprétés. Il aurait peut-être dû s’abstenir, mais apparemment, ce n’est pas son genre.

Aussi, M. Taillefer peut bien souhaiter que les réseaux sociaux exercent une surveillance pour prévenir le suicide, mais est-ce vraiment leur rôle de déployer des ressources à cet effet? C’est discutable, mais la première ligne de défense demeure dans la cour des parents. C’est premièrement à eux qu’il convient de surveiller les activités de leurs enfants sur l’internet, incluant les réseaux sociaux et un des moyens les plus efficaces est de ne pas installer l’ordinateur dans un lieu isolé comme la chambre de leur enfant, mais dans une aire commune où ils peuvent voir ce qui se passe à l’écran.  Ce n’est pas si difficile aussi pour un parent d’être également inscrit sur le même site que sont enfant et de s’arranger pour pouvoir voir ce que l’enfant y partage sans nécessairement être trop intrusif. Peut-être M. Taillefer aurait-il vu l’appel à l’aide de son fils s’il avait fait ça? C’est certainement permis de poser la question. Devrait-il exister un quelconque outil pour aider les parents à mieux surveiller les activités de leurs enfants sur les réseaux sociaux? Ce serait définitivement un filon intéressant à examiner pour un entrepreneur…

Y a-t-il une limite à la liberté d’expression?

Je suis l’un de ceux qui croient que la liberté d’expression est sacrée et que la seule limite qui devrait pouvoir s’imposer est la diffamation, parce que ça cause un préjudice. Les propos de Jeff Fillion ne tombent certainement pas dans cette catégorie et il est certainement libre de critiquer Alexandre Taillefer, même dans les circonstances. Il n’existe pas de droit à ne pas être offensé. Après tout, la liberté d’expression existe pour permettre aux gens de dire ce que les autres préfèrent ne pas entendre. Aussi, que je sois d’accord ou non avec l’opinion exprimée, ça ne m’empêche pas de défendre le droit de quiconque d’exprimer sa pensée, même si c’est de mauvais goût.

Un bâillon pour Fillion?

Honnêtement, je crois que la réaction au gazouillis de Fillion est excessive, c’est une tempête dans un verre d’eau. Cependant, la décision de Bell Média de suspendre Fillion est normale. Voyez-vous, la liberté d’expression a beau être un droit inaliénable, mais elle est aussi une question de propriété. Pour pouvoir s’exprimer, ça prend une tribune. Autrefois, on ne pouvait le faire qu’au bon gré des propriétaires de médias traditionnels. De nos jours, c’est plus facile que jamais d’exprimer une opinion et de rejoindre des milliers de personnes. En restant sur Radio Pirate, sa propre propriété, Jeff Fillion était libre de dire tout ce qu’il voulait et il était le seul à subir les conséquences. En acceptant de travailler pour NRJ. il doit composer avec le fait que maintenant, ses propos peuvent éclabousser ses employeurs et que ceux-ci ont le droit de se dissocier et protéger leur propriété.  Qu’ils décident de terminer son contrat ou non leur appartient et ne porte pas vraiment atteinte à la liberté d’expression. Ça ne fait que priver Jeff Fillion d’une tribune. C’est donc inutile à mon avis de déchirer sa chemise et proclamer «Je suis Jeff!».  C’est complètement à côté de la plaque. La raison de l’existence de la liberté d’expression est d’empêcher que Jeff Fillion soit arrêté ou agressé pour ses opinions, mais pas pour préserver son emploi.

En guise de conclusion, je suis parfaitement d’accord pour dire que Jeff Fillion dépasse fréquemment les limites du bon goût, mais je ne crois certainement pas qu’il mérite d’être lynché publiquement pour ses propos non plus. Je crois que nous devrions tous prendre une grande respiration et nous calmer le pompon un tout petit peu.



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19 réflexions au sujet de « Jeff Fillion, Alexandre Taillefer et la liberté d’expression »

  1. En d’autres termes, vous reconnaissez à Jeff Fillion le droit de dire tout ce qu’il pense de tout le monde, mais pas l’inverse. Vive la liberté, à sens unique.

    1. «En d’autres termes, vous reconnaissez à Jeff Fillion le droit de dire tout ce qu’il pense de tout le monde, mais pas l’inverse. Vive la liberté, à sens unique.»

      Et où ai-je dis ça?

      J’ai écrit très clairement:

      Aussi, que je sois d’accord ou non avec l’opinion exprimée, ça ne m’empêche pas de défendre le droit de quiconque d’exprimer sa pensée, même si c’est de mauvais goût.

      Apprenez à lire, je vous prie.

      1. « En guise de conclusion, je suis parfaitement d’accord pour dire que Jeff Fillion dépasse fréquemment les limites du bon goût, mais je ne crois certainement pas qu’il mérite d’être lynché publiquement pour ses propos non plus. « 

  2. Je comprends que la liberté d’expression est importante, mais lorsqu’une personne se sert de la tribune qu’on lui donne pour vomir sur des gens (Sophie Chiasson, Alexandre Taillefer, Martin Deschamps, etc.), on ne peut plus parler de liberté d’expression, mais de vomissures verbales qui ne servent qu’à niveler par le bas, la société dans laquelle nous vivons.

    C’est pourquoi je ne crois pas que ce soit une tempête dans un verre d’eau. Au contraire, il faut se lever et dénoncer ce type de propos.

    Je suis d’accord pour ne pas lyncher sur la place publique des types comme Jeff Filion car ce sont de pauvres types sans grande envergure. Mais ce n’est pas nécessaire de lui donner une tribune pour qu’il nous prouve son manque d’intelligence et de jugement.

    Je crois que lorsqu’on a le privilège de s’adresser à un grand nombre de personnes, on a une responsabilité sociale qui vient avec. Et cette responsabilité quant aux médias, est de nous donner un produit sain permettant l’élévation de la pensée et une réflexion constructive.

    Il va de soi qu’il faut dénoncer ce qui doit l’être, mais ça peut se faire de façon civilisée.

    1. Jeff Fillion a aussi subit les conséquences d’avoir une grande gueule. C’est dommage pour lui, mais j’admets qu’il est l’artisan de ses propres malheurs. Malgré tout, son franc-parler a toujours été sa marque de commerce et si Bell Média l’avaient engagé malgré son passé trouble, c’est en pleine connaissance de cause et parce qu’il rapporte des $$$.

      En revanche, j’en ai vu qui ont fait aussi pire, sans grande conséquence parce qu’ils faisaient partie de la «bonne gang»

      Lw tweet de Fillion était baveux, mais beaucoup vous diront qu’ils ont pensé tout bas ce qu’il a dit tout haut.

      1. Et voilà…. S’attaquer à Taillefer, qui vit et gravite autour du POUVOIR, s’était dangeureux. Fillion vient de le comprendre! La preuve que la bonne gang tu N’Y touches pas point final!

    2. Bien d’accord avec vous .Est-ce une liberté d’expression en détruisant les autres . les gens qui pensent comme Jeff ne savent pas ce que perdre un enfant quelque soit l’âge de l,enfant on se sent coupable de sa mort on se sent responsable à quelque part . On a pas besoin de gens comme Jeff pour nous taper comme plus ,on est capable tout seul .Mais on a besoin de beaucoup de gens qui nous aide a passer cette épreuve qui est a mon avis la pire épreuve dans sa vie .

  3. Bravo M.David. La liberté d’expression, c’est aussi la liberté de déplaire et le désormais célèbre gazouillis de M.Fillion peut choquer plusieurs personnes certes mais il n’y a rien de diffamatoire dans ce tweet à mon avis puisque M.Taillefer devrait faire la preuve devant un tribunal que sa réputation, son honneur et sa dignité sont entachés par de tels propos.

  4. Quel société de moumoune. Plus moyen de s’exprimer. Et si on apprenaient que Taillefer n’a rien foutue pour aider son fils comme beaucoup de parent incompétent au Qc. Fillion a raison, la question se pose. De toute façon, pour plusieurs, je percois d’avantage ceci comme une opportunité de condamner Fillion. Pour Taillefer un règlement de compte.

  5. C’est clairement un cas de liberté d’expression, mais on est en 2016, et non en 1492. La censure se pratique autrement parce que la vie et la société sont différents.

    Pour le reste, ça s’arrête là. On sait tous que pour les grandes corporations, l’image est primordiale et que tout compétent puisse être un employé ou un partenaire d’affaires, s’il devient une nuisance pour l’image de ladite grande corporation, il sera éjecté sur le champ.

    Eh oui, la censure s’exerce autrement, aujourd’hui, on n’a qu’à jouer à l’indigné blessé sur le place publique et s’assurer d’être du bon bord, et le tour est joué.

    Ceci dit, Jeff Fillion, n’est pas une victime. Seuls les perdants se drapent dans la victimite. Il est un gars très résilient et je ne m’inquiète pas pour lui. Il sera à son micro lundi et ce sera business as usual pour ses abonnés.

    Il sera alors devant le même dilemme que Howard Stern, Ezra Levant ou Rush Limbaugh. Demeurer sur le net et se maintenir en avant de tout le monde ou réessayer de vendre un show syndicated aux radios traditionnelles.

    J’opte pour la première, mais je respecterai son choix.

    C’est quand même étrange qu’un Libertarien placé en face d’un cas de censure, ne sache pas l’identifier. Par contre le même Libertarien peut aussi élever un couard comme Ed Snowden en héros.

    C’est pourquoi je perçois davantage ce mouvement comme une croyance, voire une religion. Il y a de très bonnes idées là dedans, mais il y en a aussi certaines qui sont profondément absurdes.

    Le libre arbitre aide grandement à distinguer les arbres, de la forêt.

  6. Un chef cuisinier aime vraiment le piment fort, tellement il en met partout, c’est son droit… c’est aussi le droit du patron du restaurant de le congédier quand ça fait plus de 20 assiettes retournées par des clients fâchés la gueule en feu! Et ce patron devra faire l’annonce publique de ce congédiement, pour retrouver sa clientèle perdue cette cause, même si certains clients aimaient bien la cuisine épicée…

  7. Imputer la faute du suicide aux parents est d’une bassesse infinie.

    Taillefer a suggéré (le choix du verbe ici est important) qu’Amazon, qui a les moyens de faire ce genre de surveillance, soit plus alerte aux signes avant-coureurs reliés aux suicides.
    C’est un peu comme si une personne s’effondrait devant un ambulancier qui n’est pas en fonction. L’ambulancier a les moyens, moyennant un léger effort énergétique, d’aider la personne en détresse. Devrait-elle le faire? Tout le monde est d’accord pour dire que oui. C’est la même chose avec Amazon.

    Pour ce qui est du renvoi de Jeff Fillion. On ne se le cachera pas, bon débarras. Les libertariens vantent sans bong sang le capitalisme sauvage, il est étonnant que lui et ses amis chroniqueurs de droite ne comprennent pas qu’en de telles conditions, il est préférable de ne pas nuire à la cause de la personne qui t’emploie. Et non, capitalisme ne rhyme pas avec liberté d’expression. Bell cause pour la cause, vous connaissez? Ben c’est ça.

    1. «Imputer la faute du suicide aux parents est d’une bassesse infinie.»

      Ben oui, parce que ça peut pas possiblement être leur responsabilité. C’est toujours la faute à quelqu’un d’autre? Désolé, mais si tu étales tes malheurs sur la place publique et qu’en plus, tu blâme quelqu’un d’autre, ne soit pas trop surpris d’être critiqué.

      «Taillefer a suggéré (le choix du verbe ici est important) qu’Amazon, qui a les moyens de faire ce genre de surveillance, soit plus alerte aux signes avant-coureurs reliés aux suicides.»

      Voici ses paroles exactes:

      «Mon fils a envoyé des signaux d’aide au mois de mai, a envoyé des signaux très clairs avec le mot “suicide” dans la note et Amazon, qui détecte que vous êtes sur le site pour chercher des souliers rouges, fait rien aujourd’hui par rapport à ça. Je pense qu’il va falloir qu’il y ait une modification. Si j’avais été alerté à ce moment-là d’une quelconque façon au mois de mai, mon fils s’est tué le 6 décembre, six mois plus tard… Je pense que ça aurait changé le cours des choses et j’ai l’intention de contacter Amazon pour les responsabiliser par rapport à ça»

      «Je pense qu’il va falloir qu’il y ait une modification.» et «j’ai l’intention de contacter Amazon pour les responsabiliser par rapport à ça»

      Je peux me tromper, mais ça ressemble plus à un ordre qu’une suggestion. Eh oui, les verbes sont importants.

    2. «C’est un peu comme si une personne s’effondrait devant un ambulancier qui n’est pas en fonction. L’ambulancier a les moyens, moyennant un léger effort énergétique, d’aider la personne en détresse. Devrait-elle le faire? Tout le monde est d’accord pour dire que oui. C’est la même chose avec Amazon.»

      Amazon n’est pas un ambulancier, ni un psychologue ou un psychiatre ou un travailleur social. C’est pas clair que leur personnel est qualifié pour déterminer si un message est vraiment un appel à l’aide. Une simple recherche du mot « suicide » peut rapporter beaucoup de résultats pas rapport. Il y a aussi la question des langages. Amazon est ne pourra peut-être pas supporter toutes les langues. Modifier les algorithmes coûte de l’argent, quel intérêt ont-ils à faire ça? Alors non, ce n’est pas sis simple que ça et non « tout le monde » n’est pas d’accord.

      «Pour ce qui est du renvoi de Jeff Fillion. On ne se le cachera pas, bon débarras. Les libertariens vantent sans bong sang le capitalisme sauvage, il est étonnant que lui et ses amis chroniqueurs de droite ne comprennent pas qu’en de telles conditions, il est préférable de ne pas nuire à la cause de la personne qui t’emploie. Et non, capitalisme ne rhyme pas avec liberté d’expression. Bell cause pour la cause, vous connaissez? Ben c’est ça.»

      1- Le capitalisme « sauvage » n’existe pas. Vous ne savez probablement même pas ce qu’est le capitalisme
      2- Bell était parfaitement dans son droit de congédier Jeff Fillion, je l’ai dit moi-même et ça n’a absolument rien à voir avec la liberté d’expression. C’est une question de droit de propriété.
      3- «Et non, capitalisme ne rhyme pas avec liberté d’expression.» Mouais, il y a tellement plus de liberté d’expression dans les pays communistes
      4- La gauche a de tellement bonnes idées qu’elles doivent invariablement être imposées par la force. Vous pouvez bien critiquer les libertariens.

  8. Au moment ou Taillefer fait pleurer tout le Québec avec le suicide de son fils. Fillion donne l’ impression de lui tirer des roches en même temps. Il est la le hic. Le timing. Le tweet publié trois jours plus tard aurais passé comme ce qu’ il est. C’ est à dire un message anodin. Que ça nous servent de leçons à tous.L’ importance de choisir le bon moment dans notre vie est plus importante qu’ on le pense.

  9. Ce qu’Alexandre Taillefer met en relief, c’est qu’une entreprise ait une visée commerciale sans visée ou responsabilité éthique. Rappelez-vous que le Leitmotiv des entreprises tech depuis Google (qui a ou avait pour slogan « Don’t be evil »), et c’est devenu une risée dans la série Silicon Valley, est  » To make the world a better place ». Or, il y a un décalage entre ce qui est dit et fait. Il s’agit bien là d’un paradigme, que de savoir, ce qui est nouveau, du fait de ces écrits, et de ne rien faire.

    Cautionner le message de Jeff Fillion, c’est jeter l’huile au visage d’une personne sans comprendre le débat qui est ouvert. À quoi bon réfléchir.

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