Le salaire minimum sous le microscope

Par Philippe David

L’économiste et politicien français du XIXe siècle, Frédéric Bastiat, se plaisait à dire que la différence entre un bon et un mauvais économiste est que le mauvais économiste ne considère que les effets visibles et immédiats d’une politique alors que le bon économiste examine tous les effets à court et à long-terme, apparents ou non d’une politique économique. Je ne prétendrai pas être un véritable économiste. Je ne suis qu’un type qui lit beaucoup et qui a aussi un peu d’expérience de terrain en gestion. Je ne fais en réalité que vulgariser ce que je lis. Mais j’essaie autant que possible d’évaluer les conséquences qu’elles soient apparentes ou pas.

Pour parler des conséquences du salaire minimum, on peut citer des tas d’études et pointer vers des données macroéconomiques pour appuyer nos dires, ou nous pouvons utiliser une autre approche, celle de descendre sur le terrain et d’utiliser une peu de logique et se mettre à la place de divers acteurs sur le terrain pour examiner ce que serait leur réaction probable lorsque telle ou telle chose se produit, se basant sur des propositions qui peuvent être considérées vraies a priori. Par exemple, on peut considérer que dans la plupart des cas, les individus vont agir dans le sens de maximiser leur bien-être ou leur intérêt personnel à eux ou celui de leurs proches. C’est ce qu’on entend par un «a priori». Quelque chose qui n’a pas besoin d’être prouvé parce que ça tombe sous le sens. Ce n’est que le gros bon sens de dire qu’il est peu probable que les gens vont sciemment tenter de se tirer une balle dans le pied et agir pour saborder leurs propres projets. Ce serait contraire à la logique. Vous me suivez?

Cette approche particulière s’appelle la «praxéologie».  C’est l’étude objective des actions humaines. L’étude de l’économie en utilisant cette approche consiste à considérer l’économie comme étant la somme des actions de millions d’individus et donc, pour une situation donnée, analyser les actions probables au niveau d’un individu et voir ce qui risque de  se produire si ces actions sont extrapolées au niveau de millions d’individus. J’aime particulièrement ce genre d’approche parce qu’elle permet de concrétiser une science qui est autrement très abstraite et qu’elle ne nécessite pas de données empiriques pour donner un résultat. Nous pouvons l’utiliser pour prédire certains effets sans avoir à expérimenter en implémentant la politique et en observant les données macroéconomiques. C’est un peu comme faire une simulation.  Nous allons donc examiner quelques scénarios pour voir comment ça fonctionne.

Scénario 1: Une visite au supermarché.

Pourquoi je prend cet exemple? Simple! Parce que tout le monde doit manger et tout le monde y fait des choix selon ses propres préférences. Ça en fait un excellent laboratoire. Il ne s’agira pas ici de faire des jugements de valeurs pour dire que les clients du magasin devraient acheter ci ou ça, mais plutôt de regarder ce qui se produirait si le prix d’un produit augment ou diminue, par exemple. Allons-y avec du concret. Supposons qu’il y a eu une épidémie de syndrome de la vache folle qui a décimé les troupeaux bovins en Alberta et que par conséquent, il y a une hausse très prononcée du prix du bœuf, disons 40%. Si vous êtes végétalien, vous ne serez que très peu affectés par cette hausse, mais si vous affectionnez les biftecks d’aloyau ou même les burgers, vous serez probablement très chagrinés de voir ces biftecks passer de $15,99 le kilo à $22,99 ou le bœuf haché de $8.99 à $12.99, ce qui est approximativement ce que donnerait une hausse de 40%. On voit facilement que ce genre de hausse fait très mal au portefeuille. On peut facilement prédire aussi qu’il y aura probablement un sérieux impact sur la consommation de bœuf en général. L’impact exact est l’affaire d’une étude empirique, mais on sait que ça va diminuer parce que les consommateurs n’auront plus les moyens d’en manger autant et ils se tourneront probablement vers d’autres aliments pour compenser comme le poisson, le porc ou la volaille. C’est logique non?

Donc si on affirme que lorsqu’il y a une grosse hausse du prix d’un produit quelconque, les gens vont probablement en consommer moins; selon vous, est-ce que cette affirmation a de bonnes chances d’être vraie? Peut-on prendre ça pour acquis? Est-ce raisonnable aussi d’assumer que c’est applicable non-seulement au bœuf, mais n’importe quel autre bien ou service? Parfait! Nous venons d’établir praxéologiquement qu’il y existe une relation concrète entre le prix d’un bien ou service et la demande pour ce bien ou service. Quel rapport avec le salaire minimum? J’y arrive.

Scénario 2: Dans les souliers du patron.

Supposons que je vous mets dans les souliers d’un patron d’une PME moyenne. Disons une franchise de fast-food (peu importe laquelle). Pourquoi une franchise de fast-food? Parce que c’est une des industries les plus affectées par un hausse du salaire minimum.

Tout d’abord voici quelques données moyennes de l’industrie juste pour nous donner une petite idée de ce qui va guider vos décisions. Les données sont de sources américaines, mais c’est probablement similaire au Canada. On ne fait que regarder les coûts typiques et la marge de profits en pourcentage des ventes.

IB-fast-food-strikes-chart-1_HIGHRES

On voit donc que dans un restaurant de fast-food typique, les salaires et les achats sont les deux plus grosses dépenses et la marge de profits est plutôt mince si on considère que l’inflation est autour de 2%. Maintenant, juste pour que vous puissiez comprendre ce qui est en jeu, l’augmentation qu’on propose au Québec est de passer de $10,75 à $15,00 ce qui représente une hausse de 39.5% (Eh oui! Dans mon exemple ci-haut, mon pourcentage de de hausse n’était pas un hasard. Me voilà démasqué!) En Faisant un petit calcul rapide pour voir ce qui arrive à la répartition des coûts si on applique une hausse de 39,5% des salaires, on se rend compte que les salaires viennent de passer de $217 484 à $303 466 ce qui représente une augmentation de $85 982, réduisant votre profit de $27 501 à une perte de $58 481.

Voici ce que ça donne:

IB-fast-food-strikes-chart-2

C’est sûr que si vous voulez rester en affaires, vous ne pouvez pas absorber une telle hausse. Vous devez soit augmenter vos ventes de $85 000 ou réduire vos coûts d’autant, ou une combinaison des deux.  Croyez-vous qu’il est raisonnable de conclure que vous devrez probablement faire des mises à pied? Allez-vous peut-être être tenté de robotiser votre restaurant? Logiquement, quels employés allez-vous congédier, les plus expérimentés ou les moins expérimentés? Ces employées auront-ils plus ou moins de difficulté à se faire embaucher ailleurs, étant donné que tous les autres restaurants de fast food ont des contraintes similaires? Est-ce raisonnable de dire que si on augmente le salaire minimum à $15/h au Québec, on a une grosse chance de voir des mises à pieds et des coupures d’horaires dans l’industrie de la restauration rapide et d’autre industries avec des marges de profits similaires?

À titre de référence, voici les marges de profits nets moyens au Canada par industrie selon Statistiques Canada:

avg profit margins canada

Au diable l’idéologie

Je ne vous demande pas d’aimer ce que je vous dis. Que vous l’aimiez ou non, ce que je vous expose est exactement les défis auxquels les entreprises feront face si on augmente le salaire minimum à $15. C’est même pas une question d’idéologie, c’est une question comptable. Il ne s’agit pas ici de comment on souhaiterait que ça fonctionne. Moi aussi j’aimerais que l’argent pousse sur les arbres, mais je n’ai encore jamais vu d’arbre à dollars. Certes, il y a certainement des entreprises qui font suffisamment de profits pour absorber la hausse, mais très peu. Et je vous livre un petit secret, la plupart des entreprises qui pourraient absorber une telle hausse, ont très peu d’employés au salaire minimum (ou même pas du tout). Elles ne sont donc pas touchées par cette hausse.

Il y a certains qui s’imaginent que parce que certaines entreprises font des millions en profits qu’on peut se permettre d’augmenter le salaire minimum autant. C’est faux. Au Québec, la vaste majorité des entreprises sont des PME qui n’ont pas les moyens d’une telle augmentation, même si elles avaient les patrons les plus généreux du monde. Les forcer à subir une telle hausse du salaire minimum serait d’acculer un bon nombre d’entre elles à la faillite. Comme si ce n’était pas déjà assez difficile de faire des affaires au Québec.



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3 réflexions au sujet de « Le salaire minimum sous le microscope »

  1. Pour le premier élément, lorsqu’on prend comme prémisse de base que les gens veulent travailler dans leur intérêt, cela ne pourrait être plus faux pour tous les révolutionnaires gauchistes de tout acabit. Quand on dit: impossible qu’il envisage cela, cela nous briserait, détruirait notre économie, ne voyez-vous pas que justement, c’est ce qu’ils veulent nous briser? Alors il faut les exposer comme tel et montrer aux gens de bonne foi les véritables intentions de ces révolutionnaires communistes aux tendences dictatorial car c’est tout un cadeau de grec qu’il nous prépare en exploitant l’ignorance des gens pour la chose économique.

    Deuxième point, excellente comparaison avec la restauration, j’avais moi-même sorti un article à ce sujet sur mon blogue. http://www.yanpro.blogspot.com. Pour faire gagner un salaire de 25 000$ par an, un patron doit faire un chiffre d’affaire d’un million de dollars par an, c’est peu dire.

    Autre point important à soulever: admettons que je gagne 15$ de l’heure dans mon entreprise parce que j’ai plus d’années d’expériences, plus de responsabilité, je gère une petite équipe de 10-12 travailleurs et que soudainement, tous mes collègues que je supervise à 11$ de l’heure tombent à 15$ de l’heure. Est-ce que ce serait logique pour le patron de ma PME de me laisser à 15$ de l’heure? S’il le fait, cela risque de ne pas durer très longtemps dans un monde où les gens sont libres d’aller où ils veulent. Au pire, je vais lui demander de m’enlever des responsabilités et de me mettre à égalité avec mes collègues qui viennent d’avoir 35% d’augmentation d’un coup ou encore, je vais commencer à regarder ailleurs et me trouver un emploi à 18$ de l’heure, moi aussi, je le veux mon 30-35% d’augmentation, je ne suis pas plus cave que les autres.

    1. Merci pour ton commentaire Yan.

      «Pour le premier élément, lorsqu’on prend comme prémisse de base que les gens veulent travailler dans leur intérêt, cela ne pourrait être plus faux pour tous les révolutionnaires gauchistes de tout acabit. Quand on dit: impossible qu’il envisage cela, cela nous briserait, détruirait notre économie, ne voyez-vous pas que justement, c’est ce qu’ils veulent nous briser? »

      Pas sûr que tu aie bien compris de quoi je parlais. Je parlais ici d’un «a priori». C’est une proposition qu’on considère vraie sans avoir à le prouver. Un autre exemple serait de dire que je suis libre parce que je suis propriétaire de mon propre corps et de mon esprit. Ça ne peut pas être contredit parce que si je ne suis pas propriétaire de mon corps, ça implique que quelqu’un d’autre le contrôle et dans ce cas, je ne peux pas possiblement être libre. Alors quand on dit qu’on peut toujours compter sur un individu d’agir dans son propre intérêt, ça ne peut pas être contredit parce que nous avons tous des désirs que nous voulons combler et donc nous travaillons tous à combler ces désir, quels qu’ils soient. Même un gauchiste qui souhaite détruire le capitalisme va agir selon son propre intérêt. On se fout si cet intérêt est bien ou mal, on sait juste que le type va agir dans le sens de poursuivre son but.

      Autre point important à soulever: admettons que je gagne 15$ de l’heure dans mon entreprise parce que j’ai plus d’années d’expériences, plus de responsabilité, je gère une petite équipe de 10-12 travailleurs et que soudainement, tous mes collègues que je supervise à 11$ de l’heure tombent à 15$ de l’heure. Est-ce que ce serait logique pour le patron de ma PME de me laisser à 15$ de l’heure?

      Le mon billet ne touche pas vraiment à cet aspect. mais c’est un bon point. C’est certain que si tu prends tous les employés au bas de l’échelle et que tu leur donne une augmentation de salaire de 40%, il va probablement falloir que tu augmente aussi ceux qui faisaient plus que le salaire minimum à cause de leur expérience, sinon tu aura de la difficulté à les retenir. C’est pour ça que dans mon petit calcul avec le restaurant fast-food, j’ai augmenté la dépense de salaire globalement de 40%, pas juste la partie qui représente ceux au salaire minimum.

  2. Le P.Q. a voté pour la motion proposée par Québec solidaire :
    passer le salaire minimum à 15$ l’heure : mais où sont les
    économistes dans ces partis,et on veut faire un Pays avec
    ces politiciens…misère !!!
    Comment se fait-il que l’on entends pas les commerçants
    se prononcer sur cette hausse de salaire ?
    Encore une bien bonne chronique M. David !

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