Les désastres n’abrogent pas les lois économiques

Par Philippe David

Je sais que ce que je vais vous dire ne me rendra pas très populaire, mais dans le sillage de la série d’ouragans qui font rage dans les Antilles et chez nos voisins du sud, il est important de savoir pourquoi les lois économiques existent et pourquoi il faut résister à la tentation de les empêcher de faire leur travail.

Pendant les jours qui précèdent l’arrivée d’un désastre comme un ouragan, nous assistons toujours a une frénésie de préparations qui incluent l’achat effréné de denrées essentielles comme l’eau en bouteille, la nourriture en conserve, etc. Les sages auront déjà des réserves pour pallier à des situations d’urgence. Ceux qui ont déjà vécu le passage d’un ouragan auront probablement déjà une réserve d’eau dans leur sous-sol, mais beaucoup vont se laisser prendre au dépourvu et se précipiteront au magasin pour acheter autant de caisses d’eau qu’ils peuvent apporter, peu importe s’ils en ont besoin d’autant que ça ou non. On voit donc des gens sortir des magasins avec une dizaine de caisses de bouteilles d’eau, alors qu’en réalité, ils pourraient probablement survivre la situation d’urgence avec deux ou trois caisses. Le résultat inévitable est que dans un court laps de temps, toutes les tablettes sont vides et si vous avez eu le malheur de ne pas vous être levé assez tôt ce matin là, vous n’en aurez pas du tout.

De l’autre côté, il y aura ceux qui profiteront de la situation d’urgence pour vendre ces items à des prix exorbitants. Ils sont haïs de tous. On les traitera de crosseurs et de profiteurs de vouloir se remplir les poches grâce à la misère des autres et ils le sont probablement, mais ils auront de l’eau à vendre quand tous les autres n’auront plus une seule goutte. Devrait-on les en empêcher? Beaucoup d’états américains interdisent cette pratique et si vous approuvez de ce genre d’interférence gouvernementale dans le marché, c’est probablement parce que vous ignorez les conséquences.

Le système de prix

Ce qu’il faut comprendre est que dans l’économie, les prix fluctuent constamment au gré de l’offre et de la demande. Pour tout ce qui peut se vendre à n’importe quel moment donné, les quantités seront limitées. Si, pour un item en particulier, la demande excède la quantité disponible, les prix auront tendance à monter et plus la demande sera forte et plus les prix grimperont. À l’inverse, si un item est trop abondant, son prix baissera. L’effet de ces fluctuations de prix sera d’inciter d’une part les acheteurs de l’item qui est trop en demande à s’auto-rationner. Si un ouragan approche et que l’eau en bouteille est à $5 la caisse, vous allez probablement en emporter autant que vous pourrez. Si le prix grimpe subitement à $20 la caisse, vous allez certainement réviser la quantité à la baisse à un nombre plus réaliste. Ceci aura non-seulement l’effet d’étirer les stocks actuels et permettre à plus de gens d’acheter de l’eau, mais sachant qu’on peut vendre cette eau à quatre fois son prix normal, des gens d’autres régions hors de la zone de pénurie déploieront des ressources considérables pour apporter des caisses d’eau dans cette zone, permettant ainsi à d’autres de pouvoir avoir accès à de l’eau potable. Le système de prix agit comme un système automatique de rationnement.

À $5/caisse. Les gens emporteront jusqu’à 10 caisses (facilement), à $20 ils se limiteront probablement à 2 ou 3 caisses et à $50, ils n’en prendront qu’une. Si le magasin n’a que 100 caisses en stock, à $5 la caisse, 10 clients auront de l’eau, à $20 on aura de 30 à 50 clients qui sortiront avec de l’eau et finalement à $50 la caisse, 100 clients sortiront du magasin avec une caisse chacun. En plus, les prix plus élevés feront en sorte que des gens en dehors de la zone amèneront de l’eau le lendemain dans l’espoir de faire un coup d’argent et les magasins auront du stock sur les tablettes le lendemain, alors que si on laissait le prix à $5 la caisse, il n’y aurait aucun incitatif à se précipiter pour apporter des nouveaux stocks dans la région et la pénurie perdurera pendant des jours. Objectivement, on voit que si on laisse le prix augmenter, on a une meilleure allocation des stocks d’eau et on s’assure qu’il y aura un renouvellement rapide des stocks alors que si on empêchait ces prix d’augmenter, quelques gens se retrouveraient avec beaucoup plus d’eau qu’ils pourraient en avoir besoin, mais beaucoup seraient incapables d’en trouver et ils n’en trouveraient pas plus le lendemain ou le surlendemain.

Et les pauvres?

Vous allez certainement me dire «Ben oui! Et les pauvres vont souffrir si on laisse faire. Ils n’auront jamais les moyens de payer $50 pour une caisse d’eau! On ne peut pas en laisser certains s’en mettre plein les poches! C’est immoral!»

Oui, je comprends. Peu importe ce qu’on fait, des gens vont souffrir et n’auront pas suffisamment d’eau. Sauf que si on empêche les augmentations de prix, la crise durera plus longtemps et beaucoup plus de gens souffriront de la pénurie que si on laisse le système de prix faire son travail de rationnement.

Après le désastre…

Une fois l’ouragan passé, il faudra reconstruire. On aura besoin de beaucoup plus de matériaux de construction et de main d’œuvre qu’on aurait besoin en temps normal. Comment attirer ces ressources dans la zone sinistrée rapidement? En augmentant le prix de ces matériaux et la main d’œuvre bien sûr! Vous pouvez peut-être vous fier aux gouvernements, mais les bureaucraties gouvernementales sont souvent lentes à réagir . L’appât du gain donne généralement des meilleurs résultats peu importe ce que vous pouvez en penser. Le père de la science économique moderne, Adam Smith, parlait de la main invisible du marché. Le système de prix du marché fait en sorte que les mauvais traits humains comme l’avidité et l’appât du gain peuvent servir le bien commun. Une fois la situation d’urgence passée, l’offre et la demande feront en sorte de baisser les prix jusqu’à ce qu’ils retrouvent leur niveau normal et même un peu plus bas pour écouler les surplus.

Quand on vit dans une zone ou frappent des désastres de façon plus ou moins fréquentes, comme la Floride ou le Texas ou dans le fameux «Tornado alley» du mid-west, il est sage de toujours avoir des réserves. Vous vous évitez ainsi bien des ennuis et vous ne paierez pas des prix exorbitants pour des denrées essentielles par manque de prévoyance. Même ici au Québec, la tempête de verglas de 1998 a démontré que nous ne sommes pas à l’abri des sautes d’humeur de Mère Nature. Avoir le nécessaire pour survivre une situation d’urgence pendant une semaine n’est pas un luxe, même ici. La meilleure solution sera toujours de ne pas vous laisser prendre par surprise.