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Une leçon de libéralisme pour Jeff Fillion

simard et belzile

Par Pierre Simard (ENAP) et Germain Belzile (HEC)

La liberté d’expression est-elle le point central de l’affaire Fillion? Pas vraiment : Jeff la récupérera dès lundi matin sur Radio Pirate. C’est plutôt une leçon de libéralisme qu’a reçue l’animateur pro-liberté.

Jeff Fillion n’ira pas en prison pour son malheureux « tweet ». Personne ne l’a d’ailleurs forcé à l’effacer ou à fermer son compte Twitter. Il serait même hasardeux de faire la démonstration que ce gazouillis dépasse les limites légales de la liberté d’expression. On ne parle pas ici d’obscénité, de diffamation ou d’incitation à la haine.

Mais que s’est-il passé? L’affaire Fillion n’est qu’une banale histoire de droit de propriété; une affaire de relation contractuelle avec son employeur. Rien de vraiment exceptionnel.

Une société dite libérale protège la liberté en général. La liberté d’expression doit cohabiter avec les droits de propriété et la liberté de contrat. Ce qui veut dire qu’on peut tenir les propos que l’on veut, à condition de n’agresser personne, de respecter la propriété des autres et les contrats qu’on a volontairement signés.

Sur les ondes de Radio Pirate, Jeff Fillion assume lui-même le coût de ses propos désobligeants, car il est propriétaire de son entreprise. Sur Radio Énergie, c’est Bell qui assume le coût de ses errances, puisque Jeff n’est qu’un employé.

Au lendemain du fameux gazouillis, ses employeurs ont simplement exercé leur droit de propriété. Bell a estimé que le coût de confirmer Fillion dans son emploi dépassait les avantages anticipés de le garder au micro. Même chose pour les propriétaires du restaurant Le Cosmos, qui ont mis fin à leur association avec lui et retiré de leur menu le « Burger à Jeff ».

Est-il besoin de rappeler que Radio Énergie et le Cosmos sont des entreprises privées, dont les gestionnaires cherchent généralement à maximiser les profits? La programmation et le menu sont choisis en ce sens.

Aujourd’hui, Jeff Fillion peut encore exercer sa liberté d’expression, mais il doit se résigner à accepter la liberté de Bell de ne plus lui confier de tribune pour le faire. Le 98,9 est toujours maître de sa programmation et du choix de ses animateurs.

Quant aux clients mécontents du congédiement de l’animateur ou du changement de menu au Cosmos, ils sont libres de voter avec leurs jambes (ou leurs oreilles!). Et c’est bien ainsi. Il n’y a que dans les pays totalitaires où c’est l’État qui décide ce que l’on peut entendre ou manger.

Le seul cheval de bataille de Jeff Fillion, c’est de vérifier si Bell a failli à ses engagements contractuels. Pour le reste, ses admirateurs pourront toujours l’écouter à Radio Pirate aussi longtemps que des commanditaires accepteront de s’y associer. Parce que c’est aussi ça, la liberté, Jeff!

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Les auteurs sont respectivement professeur à l’ENAP Québec et maître d’enseignement à HEC Montréal.



Jeff Fillion, Alexandre Taillefer et la liberté d’expression

Par Philippe David

Grande controverse suite à un commentaire sur Twitter à propos de du passage d’Alexandre Taillefer sur l’émission Tout le Monde en Parle ce dimanche soir.

Fillion tweet Taillefer

Pas que je veuille excuser les propos de Jeff Fillion, mais une mise en contexte s’impose. Le lendemain, Jeff Fillion s’est expliqué en ondes. Grosso modo, il explique qu’il n’avait pas regardé l’entrevue de M. Taillefer et qu’il ne réagissait pas à l’entrevue comme tel, mais plutôt à ce compte-rendu dans le Journal de Québec. Plus précisément ces passages:

«Mon fils a envoyé un signal sur internet en mai. C’était par le site internet Twitch, qui appartient maintenant à Amazon. Il a envoyé des signaux d’aide très clairs, avec le mot suicide dans la note, sur ce site.»

Et

«Amazon, qui est capable de détecter que tu veux des souliers rouges par les mots-clés, ne fait rien si tu écris suicide. Je pense qu’il faut changer les choses. J’ai l’intention de contacter Amazon pour les sensibiliser à ce sujet.»

Je ne suis pas nécessairement un grand fan de Jeff Fillion, mais il m’arrive à l’occasion d’écouter des extraits de ses émissions lorsqu’ils se retrouvent sur mon fil de nouvelles. Je suis souvent d’accord avec ses opinions. Il est reconnu pour émettre des propos controversés et ce n’est certainement pas sa première fois. Je crois que dans le fond, c’est un type qui est d’une franchise brutale et il ne mâche pas ses mots, ce qui a le don de le mettre trop souvent dans l’eau chaude, mais qui est apprécié de ses fans, semble-t-il. Son gazouillis (utilisons le bon terme pour le bénéfice de l’OLF) trahissait définitivement son manque de filtre dans toute sa brutalité.

Je me confesse, j’ai beaucoup d’antipathie pour Alexandre Taillefer. Je crois qu’il représente tout ce qu’il y a de plus abject dans le capitalisme de connivence qui prévaut au Québec. J’ai donc de la difficulté personnellement à avoir de la sympathie pour cet homme. Ceci dit, le suicide d’un enfant est un drame tragique que je ne souhaite à personne, même pas lui. Cependant, en lisant ces citations de l’entrevue, je n’ai pas pu m’empêcher de penser également qu’Alexandre Taillefer semblait vouloir blâmer Amazon au moins partiellement pour le suicide de son fils en disant que Twitch était parfaitement capable de détecter que tu veux des souliers rouges, mais pas que tu veux de suicider, même si le terme apparaît explicitement et qu’il avait l’intention de «sensibiliser» Amazon. Je lui donne le bénéfice du doute quant à sa réelle intention et certainement, il peut exprimer le souhait que ce serait vraiment bien si les réseaux sociaux exerçaient ce genre de surveillance, mais j’ai aussi très bien compris comment ses propos auraient pu être interprétés comme Jeff Fillion les a interprétés. Il aurait peut-être dû s’abstenir, mais apparemment, ce n’est pas son genre.

Aussi, M. Taillefer peut bien souhaiter que les réseaux sociaux exercent une surveillance pour prévenir le suicide, mais est-ce vraiment leur rôle de déployer des ressources à cet effet? C’est discutable, mais la première ligne de défense demeure dans la cour des parents. C’est premièrement à eux qu’il convient de surveiller les activités de leurs enfants sur l’internet, incluant les réseaux sociaux et un des moyens les plus efficaces est de ne pas installer l’ordinateur dans un lieu isolé comme la chambre de leur enfant, mais dans une aire commune où ils peuvent voir ce qui se passe à l’écran.  Ce n’est pas si difficile aussi pour un parent d’être également inscrit sur le même site que sont enfant et de s’arranger pour pouvoir voir ce que l’enfant y partage sans nécessairement être trop intrusif. Peut-être M. Taillefer aurait-il vu l’appel à l’aide de son fils s’il avait fait ça? C’est certainement permis de poser la question. Devrait-il exister un quelconque outil pour aider les parents à mieux surveiller les activités de leurs enfants sur les réseaux sociaux? Ce serait définitivement un filon intéressant à examiner pour un entrepreneur…

Y a-t-il une limite à la liberté d’expression?

Je suis l’un de ceux qui croient que la liberté d’expression est sacrée et que la seule limite qui devrait pouvoir s’imposer est la diffamation, parce que ça cause un préjudice. Les propos de Jeff Fillion ne tombent certainement pas dans cette catégorie et il est certainement libre de critiquer Alexandre Taillefer, même dans les circonstances. Il n’existe pas de droit à ne pas être offensé. Après tout, la liberté d’expression existe pour permettre aux gens de dire ce que les autres préfèrent ne pas entendre. Aussi, que je sois d’accord ou non avec l’opinion exprimée, ça ne m’empêche pas de défendre le droit de quiconque d’exprimer sa pensée, même si c’est de mauvais goût.

Un bâillon pour Fillion?

Honnêtement, je crois que la réaction au gazouillis de Fillion est excessive, c’est une tempête dans un verre d’eau. Cependant, la décision de Bell Média de suspendre Fillion est normale. Voyez-vous, la liberté d’expression a beau être un droit inaliénable, mais elle est aussi une question de propriété. Pour pouvoir s’exprimer, ça prend une tribune. Autrefois, on ne pouvait le faire qu’au bon gré des propriétaires de médias traditionnels. De nos jours, c’est plus facile que jamais d’exprimer une opinion et de rejoindre des milliers de personnes. En restant sur Radio Pirate, sa propre propriété, Jeff Fillion était libre de dire tout ce qu’il voulait et il était le seul à subir les conséquences. En acceptant de travailler pour NRJ. il doit composer avec le fait que maintenant, ses propos peuvent éclabousser ses employeurs et que ceux-ci ont le droit de se dissocier et protéger leur propriété.  Qu’ils décident de terminer son contrat ou non leur appartient et ne porte pas vraiment atteinte à la liberté d’expression. Ça ne fait que priver Jeff Fillion d’une tribune. C’est donc inutile à mon avis de déchirer sa chemise et proclamer «Je suis Jeff!».  C’est complètement à côté de la plaque. La raison de l’existence de la liberté d’expression est d’empêcher que Jeff Fillion soit arrêté ou agressé pour ses opinions, mais pas pour préserver son emploi.

En guise de conclusion, je suis parfaitement d’accord pour dire que Jeff Fillion dépasse fréquemment les limites du bon goût, mais je ne crois certainement pas qu’il mérite d’être lynché publiquement pour ses propos non plus. Je crois que nous devrions tous prendre une grande respiration et nous calmer le pompon un tout petit peu.